Comprendre les Dédales de la Schizophrénie

L’objet principal de notre étude est l’investigation des processus de communication chez les schizophrènes.

Nous sommes confrontés dans notre travail de psychologue clinicien à résoudre des problèmes liés à la pathologie de la communication. Ainsi, s’expliquent, d’une part notre intérêt pour la communication et, d’autre part, l’intérêt clinique que nous voulons donner à nos résultats.

Notre souci est d’essayer d’apporter des éclaircissements à la problématique de la communication chez les schizophrènes, en relation avec le mécanisme de la régression et de l’identification projective, la communication chez les sujets schizophrènes est-elle tributaires ou non de ces deux mécanismes ? En effet, nos hypothèses générales et spécifiques s’élaborent autour de ces idées.

Le fait de travailler sur des phénomènes pathologiques liés aux processus schizophréniques exige une analyse théorique associée, qui apporte un cadre d’interprétation aux contenus d’observation. Cette exigence s’affirme tout particulièrement depuis les travaux de Ribot dans le domaine de la psychopathologie, et les travaux de Woodworth (1949), Miller (1956) aux Etat Unis, et Noizet (1966), Beauvois (1982) en France dans le domaine de la bipolarité du discours.

La réalisation de ces deux domaines (pathologie/bipolarité du discours) tendances définit notre champ de travail théorique qui ouvre sur des pratiques expérimentales ayant des implications cliniques.

Notons que la recherche est donc interdisciplinaire, mais qu’elle porte sur un secteur de recoupement des disciplines qui possède une cohérence reconnue. La pathologie de la communication langagière associée à une pathologie mentale.

Ces remarques justifient le choix d’une méthode comparative, d’où le recours à l’étude de trois populations :

  • Adultes « tout venant »
  • Enfants « tout venant »
  • Adultes schizophrènes

Les réponses théoriques empruntées aux travaux marquants des années précédents, sont celles qui offrent un système de pensée et un ensemble d’hypothèses en rapport avec cette comparaison et susceptibles d’être précisées, approfondies par elles :

  • S’agissant de la psycholinguistique de la communication, les recherches sur les rapports entre les maladies structurales, la dynamique du langage employé et la structure de la personnalité.
  • S’agissant de l’approche de la schizophrénie les théories qui tentent de rendre compte de la personnalité du schizophrène qui considèrent ses modalités de communication comme d’une des composantes essentielles de cette personnalité.

D’où, sans négliger les travaux les plus actuels, la référence à des recherches qui, même si elles sont plus anciennes, sont orientées dans le sens de nos propres travaux, les ont suscités et soutenus.

A la croisée de ces deux champs, figure la théorie de la bipolarité du discours, que nous allons présenter brièvement. Au niveau linguistique, la structure paradigmatique se caractérise par un champ illimité de mots qui interagissent dans une même phrase : il est possible de remplacer un terme par un autre terme équivalent,  mais aussi différent selon l’aspect considéré, cela n’entrave pas la structure d’une phrase. La structure syntagmatique relie dans une série, deux ou plusieurs unités linguistiques consécutives : dans la phrase, elle unit chaque mot avec ceux qui le précèdent et ceux qui le suivent.

Si ce courant de pensée constitue la base théorique de notre recherche, il ne fait pas l’objet de nos études.  Notre recherche portera surtout sur la vérification de cette théorie par l’application, aux population concernées, d’une épreuve d’association de mots inspirée de l’épreuve de C.G. Jung (1904), fondatrice des exploitations de type « projectif », et adopté plus tard, par Kodaki (1965). Les éléments inducteurs de cette épreuve sont eux-mêmes déterminés à partir des résultats obtenus par les schizophrènes à une autre épreuve projective ; le psychodiagnostic de Rorschach. Ainsi pensons-nous approcher au plus près, des processus qui se trouvent au cours de l’expression langagière des schizophrènes, indépendamment de la variabilité conjoncturelle des situations externes.

Nos travaux contiennent trois grandes parties :

  1. La première intègre une vision historique, et une approche clinique
  2. La deuxième traite la structure communicative chez les schizophrènes
  3. La troisième pratique

Dans la première partie, nous allons étudier quatre points concernant la maladie schizophrénique :

  1. Présenter les aspects de la schizophrénie (manifestation, formes).
  2. Présenter les points de vue organiques et psychiques. Dans ce cadre, nous voudrions souligner que ne figure que modestement dans cette recherche, l’aspect biologique et chimiothérapiques. Ainsi notre travail essaye de regrouper davantage d’éléments qui traitent de la psychopathologie, domaine qui articule la schizophrénie et la communication.
  3. Analyser les relations éventuelles entre les troubles de la pensée, l’image de soi et le concept de la réalité, dans une dynamique communicationnelle.
  4. Le concept du mécanisme de défense sera étudié dans une démarche psychanalytique, avec des ouvertures sur la théorie de la communication.

Nous allons essayer, aussi d’articuler trois courants théoriques concernant le mode de communication chez les schizophrènes :

1 -La première, celle de la psychanalyse (1914) qui souligne que le schizophrène ne communique pas[1], qu’il est incapable de construire le transfert. Cette hypothèse représente l’école Freudienne, jusqu’à ce que Fieda (1899-1957) ait publié en 1929, un article sur le transfert chez les schizophrènes, et nous pouvons considérer que c’est Ming qui le premier a essayé de traiter par la méthode psychanalytique, les schizophrènes. Les deux tendances affirment que le schizophrène régresse au stade infantile[2].

2- La deuxième théorie est celle de l’école de Palo-Alto qui estime que les schizophrènes communiquent, au nom de son axiome de base qui est “on ne peut pas ne pas communiquer”. Nous nous interrogeons à ce propos sur l’axiome de cette école. Si l’action du schizophrène prend sa valeur “interactionnelle” chez le thérapeute, elle ne prend pas forcement la même valeur communicative chez le schizophrène, à cause de la présence du mécanisme d’identification projective. Afin que l’hypothèse de l’école de Palo-Alto soit compatible avec le principe de la régression, il faut que les schizophrènes utilisent ce que nous pouvons appeler “la communication régressive” c’est-à-dire que la régression soit un mode de communication.

3- La troisième c’est la démarche cognitive (Frith, 1987) (Trogon, 1992), souligne que les schizophrènes communiquent, mais le problème essentiel réside dans leur incapacité à gérer leur intention communicative.

Sans doute, ces différentes approches nous amènent à penser, que la communication chez les sujets schizophrènes pose un problème de réciprocité. Celui-ci communique-t-il à travers le mécanisme de la régression? Où la régression ne touche-t-elle pas le processus communicatif ?

Dans cette perspective, notre hypothèse, c’est que le problème de l’interaction des sujets schizophrènes réside davantage dans la “communication référentielle” que dans la “communication régressive”.[3]

J’ai opté dans la troisième partie de traiter les résultats pratiquent, afin d’alléger la lecture de ce livre. Cette partie est destinée aux lecteurs qui souhaiterions approcher la démarche méthodologique, et connaître plus de détailles sur le processus communicationnelle chez les schizophrènes. Il me semble que ce type de plan permettrait une lecture plus ciblée en ce qui concerne la première partie qui développe une vision historique et clinique de la maladie schizophrénique et la deuxième partie qui traite la défaillance de la communication schizophrénique et la troisième qui s’intéresse aux données méthodologiques et pratiques.

Notre objectif est d’ajuster ces résultats à l’usage clinique. Comment pouvons-nous profiter de la communication (structure paradigmatique/syntagmatique) pour amener les schizophrènes à produire du changement dans leur vie? Les retombées pragmatiques de ces données permettent, en fait, une ouverture de recherche et de pratique sur l’effet thérapeutique.

 

L’Evolution historique

Nous pouvons noter les études de Philippe Pinel en 1809 sur l’aliénation mentale qui commence en 1809 ; ensuite Bénédicte Augustin Morel (1809-1873) désignait certains comportements de patients souffrant des troubles psychiques par la démence précoce. Morel pensait que cette maladie pourrait être facilement traitée; cependant à force de travailler avec ses patients, il a conclu que cette démence prenait un caractère évolutif et qu’elle était difficile à soigner, notamment en 1860 quand il l’a désignée par le terme de démence précoce. A la même époque Esquirol proposait d’appeler certaines manifestations mentales “idiotie acquise ou accidentelle”. En 1864 J.P Falret a critiqué le regroupement des maladies psychiques sous le terme de l’aliénation mentale, et rompt ainsi avec les idées de son maître Esquirol. Falret affirmait que dans l’aliénation, il existait différents types de maladies, et il combattait l’idée d’étudier la folie comme une maladie unique. Nous voyons ainsi que dans l’oeuvre de J.P Falret, la distinction entre les aliénations de l’affectivité et de l’humeur et celles de l’intelligence devient clairement pertinente et introduit dans le domaine de la pathologie mentale une dichotomie précise, qui n’existait guère auparavant. (Grivois, 1993 : 54).

Dans son livre sur la classification des maladies mentales, Kahlbaum (1828-1899) a réservé une place intéressante à la psychose, notamment celle liée à des évolutions physiologiques, qu’il a appelé “paraphrénies”.

Ewald Hecker (1843-1909), suivant le chemin de son maître Kahlbaum, a publié un ouvrage où il étudiait pour la première fois la conception de l’effondrement du Moi pour désigner les troubles psychotiques. En 1889 Kahlbaum revient sur le terrain et publie une classification de ces troubles en utilisant les termes de catatonie et le terme d’héboïdophrénie, qui vont permettre ensuite, de classer la schizophrénie en schizophrénie catatonique et schizophrénie hébéphrénique.

Dans le même ordre d’idée, Kraepelin (1856-1926) développe sa théorie de la dégénérescence pour désigner les mêmes manifestations observées par Morel. Sa conception de la maladie mentale prend sens autour de l’évolution observée chez les malades jusqu’à la phase terminale. Nous pouvons dire, qu’en 1889 Kraepelin a établi ses premières conceptions sur les délires chroniques; en 1893 il propose d’appeler démence précoce certains symptômes cliniques. Et en 1896 il regroupe dans le même ouvrage la démence précoce, la catatonie et la démence paranoïde.

Il en résulte que dans les années qui suivent, beaucoup de chercheurs ont étudié ce genre de symptôme : Urstien en 1909 parle de dysharmonie intrapsychique ; ensuite en 1912 Chaslin souligne le caractère de discordance psychique de même que Strarsky en 1914 parle d’ataxie intrapsychique.

Il est à souligner que c’est dans la même année 1899 que Kraepelin a défini la démence précoce. Nacke a utilisé de son côté pour la première fois le terme “narcissisme”, pour désigner l’état des personnes qui approchent leur corps de la même façon qu’elles approchent un objet sexuel.

Avant cette année et exactement en 1871 nous pouvons remarquer une ébauche de ce qui va donner plus tard la psychosociale. En effet Christian a remarqué que l’agressivité, la privation et toutes sortes de rejet social amènent à des comportements qui ressemblent à la démence précoce.

Mais c’est en 1911 que la démence précoce se voit sous un autre angle, notamment à la publication par Eugène Bleuler (1857-1939) de son article “le groupe des psychoses schizophréniques”. C’est la première fois que le terme schizophrénie est utilisé pour désigner un ensemble de symptômes cliniques. Bleuler cherchait, en utilisant ce terme, à expliquer sa théorie sur la démence précoce. En effet, il pensait que ce terme créé par Kraepelin en 1889 n’était pas adéquat pour désigner ce type de manifestation mentale.

Nous pouvons observer, qu’il existe une somme importante de facteurs qui séparent Bleuler de Kraepelin, entre autres dans l’appellation de la schizophrénie. En effet le premier n’a pas prétendu décrire des signes objectifs de la maladie, mais il a fait rentrer sa conception dans la psychopathologie pour désigner les données principales de cette maladie. D’autre points le séparaient de Kraepelin, celui-ci pensait que c’était l’affaiblissement intellectuel qui provoquait la démence précoce; à l’inverse Bleuler pensait que c’est la dissociation de la personnalité qui caractérise la schizophrénie. Ainsi Bleuler divisait la schizophrénie en quatre formes : la forme paranoïde, catatonique, hébéphrénique et simple.

Si Bleuler ne cachait pas son ignorance par rapport à la nature du processus schizophrénique, il pensait que ce processus se trouvait entre la double causalité psychique et organique. En effet, il utilisait une application quasi semblable à la psychanalyse créée par Freud, en attachant une grande importance au processus inconscient des sujets schizophrènes. Cela dit, Chaslin (1857-1923) expose sa théorie sur la folie discordante en critiquant les conceptions développées par Bleuler sur la schizophrénie.

Nous pouvons constater que depuis les années 1880, des études sur l’art des schizophrènes furent commencées en Italie et en France; mais les études les plus sérieuses dans ce domaine furent entreprises en 1922 par Hanz Prinzhorn (1886-1933), qui considérait que les schizophrènes avaient une expression artistique à part entière.

Ce faisant, une nouvelle approche verra le jour avec Karl Jaspers (1883-1969). Cette approche traite la maladie mentale sous un angle phénoménologique. Elle a paru clairement dans son traité de psychologie générale en 1913. Quant à l’étude psychologique des syndromes catatoniques, Jaspers se borne à dire qu’il s’agit des états d’âme les plus mystérieux que nous connaissions. Ils semblent aussi mystérieux ou plus mystérieux au psychiatre qu’au profane. (Garrabé, 1992 : 122/123).

C’est dans les années 1920 que W.H Shelden aux Etat-Unis et Kretschmer (1888-1964) ont essayé d’établir une corrélation entre les maladies mentales et les types morphologiques. C’est Kretschmer qui fut le premier à plonger dans les études de la structure du corps d’un côté et dans l’anthropologie de l’autre, pour arriver finalement à faire une corrélation entre la maladie mentale et la structure physiologique du corps. La typologie de Kretschmer prolonge les travaux de l’école anthropologique française et oppose la morphologie “pyenique” -du grec puenos…fort, de la série cyclothymique à celle dite “leptosomes” du grec lephos…, mince, et soma, corps- de la série schizothymique (ultérieurement un troisième type morphologique “athlétique” sera décrit comme caractéristique de l’épilepsie-épileptoïde). Peu auparavant Jung avait publié ses types psychologiques où il opposait l’introversion et l’extraversion. (Garrabé, 1992 : 132). Nous pouvons noter, que suite aux remarques de Kretschmer sur les typologies, beaucoup d’encre a coulé pour faire avancer le traitement psychothérapeutique des schizophrènes.

En ce qui concerne l’analyse existentielle, elle fut développée par Ludwig Binswanger (1881-1966) et Eugène Minkowski (1885-1972). Celui-ci définit l’autisme comme la perte du contact avec la réalité. Par cette définition, il s’éloignait d’abord de Bleuler qui mettait la cause principale dans la dissociation, puis de Freud qui considère que l’autisme est un trouble libidinal. Minkowski développait cette idée en s’appuyant sur les travaux de Bergson (1859-1941). En fait, il considère que la schizophrénie privée de la faculté d’assimiler tout ce qui est mouvement et durée, tend à construire son comportement de facteurs et de critères dont le domaine propre, dans la vie normale, est uniquement la logique et les mathématiques. (Garrabé, 1992 : 134).

A partir de 1909 Gaétan Gatian de Clérambault (1872-1934) développait sa conception sur la schizophrénie en décrivant les “automatismes mentaux”. Il considérait que l’automatisme mental est un processus sans contenu psychologique, sur lequel vient se greffer le délire. Cette conception sera vivement critiquée par Henri Ey en France.

Il faut attendre les années trente pour voir une conception sociale de la schizophrénie prendre forme. En fait Georges Devereux (1908-1985) a pensé que les troubles de la schizophrénie sont tributaires de l’environnement social. Ainsi, à partir de 1939, il élabore sa théorie sur la sociologie de la schizophrénie, qu’il désigne sous le terme de la psychose ethnique en la définissant comme étant la conséquence du désordre fonctionnel.

En ce qui concerne l’influence de l’hérédité sur le processus schizophrénique, c’est en 1950 que Kahlbaum avait présenté les premières études sur les jumeaux. A partir de 1969 d’autres études sur l’adoption ont pu confirmer l’influence de la génétique sur la schizophrénie.

Une autre théorie a influencé nos conceptions de la schizophrénie : l”antipsychiatrie”. David Cooper (1930-1986) fut le premier à créer ce terme pour essayer de mettre fin à l’influence de la psychiatrie classique sur la psychose en général. A partir de là, nous pouvons le considérer comme partisan du rôle prépondérant de la famille sur la schizophrénie, et donc de la thérapie familiale. Un autre défenseur de l’antipsychiatrie fut Ronold D.Laing (1927-1989) qui se basait sur la théorie existentialiste, notamment celle de Sartre, pour développer ses conceptions sur la schizophrénie. Laing caractérise la position existentielle d’insécurité ontologique par trois formes d’angoisse qui sont l’engloutissement, l’implosion et la pétrification ou dépersonnalisation. (Garrabé, 1992 : 251).

A notre époque, les recherches dans le domaine du cerveau suscitent pour les psychiatres beaucoup d’espoirs, notamment avec l’arrivée d’un nouveau matériel sophistiqué qui permet de voir, ce que nous ne pourrions pas voir, avec un télescope : ce sont les méthodes appelées “l’imagerie cérébrale”.

De même, des études récentes font de la vulnérabilité cognitive, (Berner, 1991) la cause principale de la maladie schizophrénique. Cette faiblesse cognitive engendre une défaillance dans le traitement de l’information.


[1]-Perris C. : (1994).

[2]-Nous entendons par régression “un retour en sens inverse à partir d’un point déjà atteint, jusqu’à un point situé avant lui” (Laplanche, 1984 : 400). Ainsi, la régression peut se voir sous trois formes :

1-Topique : au sens du schéma de l’appareil psychique. Il se manifeste particulièrement dans le rêve.

2-Temporelle : où sont reprises des formations psychiques plus anciennes.

3-Formelle : lorsque les modes d’expression et de figuration habituels sont remplacés par des modes primitifs.

[3] – Suite à cette hypothèse, il nous semble que le registre syntagmatique est fonctionnel chez les schizophrènes comme chez les sujets adultes.

“ومن أراد التوسع فليرجع إلى الكتاب.”

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